guylelong

A Il lui fallut d’abord établir des fondations. Il y est plus ou moins parvenu en réalisant sa première fiction (Un Plan tramé, récit plastique) et son premier essai (Des Relations édifiantes, essai d’architecture métafonctionnelle).
B S’il s’avéra que ces fondations étaient en fait implantées de biais, elles lui permirent toutefois d’y asseoir le niveau suivant, premier à émerger du sol, avec le roman in situ Le Stade et un deuxième essai (Révolutions sonores, de Mallarmé à la musique spectrale).
C Ce niveau ayant le renversement pour figure génératrice lui permit d’accéder à l’étage suivant avec le roman flipbook La Poursuite et un dernier essai (Déductions de l'art, un récit transverse partant de Mallarmé : Buren, Grisey, Danielewski, Rahm, Noé.
D Cet étage ayant la traversée pour principe de base, l’ensemble est surmonté d’un élément supplémentaire, le roman 3D Le Continuum. L’édifice changeant qu’il désigne a pour structure celle-là même qu’on vient de lire. Les trois romans – in situ, flipbook et 3D – constituent un sous-ensemble intitulé Le Volume unifié, que la directrice de la Maison de la poésie de Nantes, Magali Brazil, a qualifié de « prouesse expérimentale éblouissante ».
A


Un plan tramé
récit plastique
(1981-1999)
Exposition « Autonommées 1 » organisé par Patrice Hamel,
espace J & J Donguy, Paris, 2000
Le récit plastique Un plan tramé se présente sous la forme d’un volume géométrique destiné à prendre place dans tout lieu susceptible de l’accueillir. Ce volume « théorique » est constitué d’un demi-cube faisant deux mètres de haut sur une base de quatre mètres par quatre. Il n’est concrétisé que par trois de ses parois verticales, la quatrième étant laissée libre pour permettre d’y accéder.
Sur ses trois parois verticales blanches internes ou « murs » est collée à hauteur des yeux une bande horizontale de papier, comportant trois plages par mur, sur chacune desquelles six lignes de texte sont imprimées selon trois gammes de couleur : blanc, gris, noir pour le mur 1, blanc, rouge, gris pour le mur 2, blanc, jaune, bleu pour le mur 3. Vient s’y disposer un ensemble de parallélismes établis, horizontalement et verticalement, sur des enchaînements de mots, de syllabes ou de lettres.
La bande horizontale de papier, sur laquelle les lignes d’écriture sont inscrites, est interceptée en plusieurs endroits de son trajet par des marques graphiques du support. Disposées verticalement pour les murs 1 et 3, et obliquement pour le mur 2, ces marques sont de trois types : des pliages du papier, des coupes permettant de raccorder des fonds de couleur distincte, de fines bandes de couleur agissant comme des « zips ». Modifiant différemment les mots qu’ils interceptent, ces agissements du support sont prolongés à même les trois murs par des traits de couleur d’épaisseur variable qui déterminent le dessin de ce récit plastique.
Si les parallélismes entre couleur et ligne d’écriture relèvent de la coordination, les altérations que le dessin du support inflige au texte relèvent du conflit. La mise en place de ces agencements contraires permettant que texte, dessin et couleur s’articulent entre eux sur la base de leurs propriétés communes, s’oppose au principe de la « bulle » en bande dessinée qui ressortit à la juxtaposition.
Le texte du premier mur, autodescriptif, se contente d’énoncer ses règles génératives et de faire assister à l’entrée progressive des traits qui prolongent les interventions plastiques effectuées à même son support. Disposé selon des italiques correspondant à l’inclinaison du dessin qui raye sa surface, le texte du deuxième mur se transforme progressivement en une fiction : une manifestation se développe au milieu d’une place qui, bordée de bâtiments sur trois de ses côtés, a donc pour maquette le volume d’Un plan tramé. Si les manifestants parviennent à échapper à l’intervention des forces de l’ordre qui s’ensuit, le narrateur, qui entre alors dans cette histoire, est pris pour l’auteur du plan ainsi tramé contre l’ordre. Profitant du fait qu’avec le troisième mur tout l’espace textuel bascule, il y bascule aussi pour accéder à un tout autre rivage.
Considéré comme « quelque chose de majeur » par le théoricien du Nouveau Roman Jean Ricardou, le récit plastique Un plan tramé adapte son dessin en fonction de la taille des lieux où il est exposé. Une version différente a parallèlement été conçue pour le livre.
Un plan tramé : le lieu de l'écrit >
Un plan tramé : prologue bande dessinée >

Un plan tramé : écrit par son support >
Parallélismes horizontaux :
syntaxiques (mur 1), syllabiques (mur 2) et littéraux (mur 3),
appuyés par les différences de couleur figure / fond
(G : gris, B : blanc, N : noir ; rouge, bleu et jaune)
Marques graphiques du support perturbatrices du texte :
C (coupe), Po (pliage ouvert), B (bande), Pf (pliage fermé)
Préface à la réédition >

Sol LeWitt, Wall Drawing, actualisé par Guy Lelong
(chapitre : Les mobiles de l'espace)


Un plan tramé, schéma d'inclinaison
Des relations édifiantes, trapèze, diagonale et oblique
B
Le Stade comme livre, ouvert à 60° à la dernière page de son premier chapitre, constitue la maquette du stade en tant qu’édifice.


Établissement, diagramme du stade

Révolutions sonores,
de Mallarmé à la musique spectrale
une théorie des rapports texte / musique / contexte
Paris, éditions MF, collection « Répercussions », 2010, réédition 2014
Notamment initiée par le compositeur Gérard Grisey (1946-1998) au milieu des années 1970 et développée aujourd’hui internationalement, la musique « spectrale » apparaît comme un courant artistique majeur de ces dernières décennies. La musique spectrale a accompli une véritable révolution en repensant la musique à partir de la nature même du phénomène sonore, telle que les découvertes de l’acoustique permettaient alors d’y accéder.
Cette « révolution sonore » est ici mise en relation avec deux autres renversements : celui que Mallarmé a effectué un siècle plus tôt sur la littérature en concevant ses poèmes à partir des caractéristiques mêmes du langage et celui que Daniel Buren opère avec la notion d’art in situ, qui inverse la relation que les œuvres entretiennent avec leurs lieux de présentation.
L’étude de ces trois renversements permet ensuite à l’auteur d’exposer un nouveau modèle d’intégration du texte à la musique, qu’il a notamment expérimenté lors de ses collaborations avec le compositeur Marc-André Dalbavie et dans le cadre de spectacles musicaux avec le plasticien metteur en scène Patrice Hamel.
Ainsi cet ouvrage élabore-t-il peu à peu une théorie des rapports texte / musique / contexte. Y sont notamment recensées toutes les manières de faire émerger le sens du texte à partir de la musique en prenant pour appui les propriétés communes à la langue orale et à la musique (son, rythme, intonation, segmentation) et même envisagée, au plus loin de l’actuel « retour à l’opéra traditionnel », la possibilité de transformer graduellement, grâce à l'électronique, le son instrumental en texte parlé.

Rétablissement, fin virtuelle du livre

Figure du renversement
Le Stade, roman in situ, et Révolutions sonores, de Mallarmé à la musique spectrale, une théorie des rapports musique/texte/contexte, conçus au cours des décennies 1990-2000, ont le renversement pour figure commune.
En effet, le roman in situ Le Stade se déroule dans un espace de base rectangulaire surmontée par une immense verrière en V. Si le narrateur, rapidement changé en l’unique personnage de cette histoire, doit deviner les épreuves d’athlétisme qu’il doit enchaîner à la seule vue du dessin du sol et de ses particularités, il soupçonne peu à peu que l’édifice où il va effectuer ces épreuves possède un double symétrique qui le renverse et avec lequel toute la fiction bascule.
Quant à l’essai Révolutions sonores, il relie trois renversements cédant respectivement l’initiative aux mots (Mallarmé), aux sons (Gérard Grisey) et au site (la salle de concert comme de départ de la composition musicale), renversements permettant d’en envisager un autre : celui des rapports texte / musique.

Pivotement de la moitié haute du stade
Postface du Stade >
France Culture, entretien avec Pascale Casanova
Septembre 2009

